Publié le 07/01/2012 08:10 - Modifié le 07/01/2012 à 09:07 | Dossier réalisé par Lionel Laparade
Studio de cinéma./Photo DR
Studio de cinéma./Photo DR
Studio de cinéma./Photo DR

Près d'un an s'est écoulé depuis ce jour où, armé de son audace et de son culot, Bruno Granja a exposé par courrier son «projet fou» aux studios hollywoodiens. Architecte à Cugnaux passionné de cinéma, il avait appris quelques mois plus tôt que dans le cadre d'une réorganisation générale, la base de Francazal allait être abandonnée par l'armée de l'air. 150 hectares de foncier situés en plein cœur de l'agglomération, d'immenses hangars, une piste d'atterrissage, dont Bruno Granja a probablement été le seul à repérer l'étonnante ressemblance avec l'allure des grands studios de cinéma américains. « Pourquoi ne pas vous installer ici ? », suggérait-il alors aux patrons de la Fox, de la Métro-Goldwyn-Mayer, de la Paramount.

Il touche au but

Un an plus tard, c'est Raleigh, le partenaire des productions Disney, Marvel mais également du cinéma américain indépendant, qui s'apprête sans doute à réaliser son rêve. Devenu le patron de la société française appelée à exploiter les studios de Francazal, familier de Michael Moore, le président de Raleigh, des élus locaux et des représentants de l'Etat en Haute-Garonne avec lesquels il enchaîne les réunions de travail depuis le mois de juin, Bruno Granja touche au but. Ou presque.

« De notre côté, tout est prêt », affirme-t-il en brandissant, par exemple, les plans des 45 hectares de la base aérienne reconvertis en site dévolu à l'industrie cinématographique. « Ici, c'est la zone des décors extérieurs, là, les plateaux, et puis les bureaux, les ateliers, la zone commerciale ouverte au public avec hôtel, restaurant, bar, salles de projection ». Comme Michael Moore (lire ci-contre), il y croit.

Le feu vert de l'Etat

« La France est le troisième marché de la production cinématographique après l'Inde et les Etats-Unis. Le potentiel est là, et l'agglomération toulousaine peut l'exploiter, comme le prouve l'étude réalisée par les Américains qui passe au crible les caractéristiques sociales, culturelles, démographiques, culturelles, géographiques, météorologiques du Grand Toulouse », souligne Bruno Granja, qui n'attend plus que le feu vert de l'Etat. « Dès que nous l'aurons, plus rien ne s'opposera à la réalisation de notre projet… ».

Lionel Laparade


Entre 2000 et 3000 emplois potentiels

« Bien entendu, nous n'avons pas encore déclenché le processus de recrutement. Si vous souhaitez mesurer l'impact de ce projet en terme d'emplois, je peux vous proposer une comparaison avec des studios de taille équivalente que nous exploitons aux Etats-Unis, et plus récemment en Hongrie où nous sommes installés depuis quelques années. Nous pouvons alors tabler sur 2000 à 3000 personnes qui travailleront quotidiennement sur le site de Francazal ». Interrogé par « La Dépêche du Midi », Michael Moore confirme ainsi la jauge d'emplois évoquée par Bruno Granja. L'architecte de Cugnaux qui dirigera la société d'exploitation des studios de Francazal a toujours souligné le caractère économique exceptionnel de son projet qui offre non seulement à l'agglomération toulousaine une occasion unique de diversifier son modèle industriel dominé par la toute puissante filière aéronautique, mais revêt également une dimension sociale à laquelle, espère-t-il, les élus locaux sauront se montrer sensibles. « Car la majorité des emplois que nous allons créer relève de l'artisanat. Il faudra des menuisiers, des couturiers, des peintres, des coiffeurs, des cordonniers, autant de métiers qui s'adressent à des populations en difficulté ou non-diplômées exclues des débouchés high tech qu'offre généralement la région », déclare Bruno Granja. Il insiste également sur les retombées indirectes générées par l'activité cinématographique. « 1 $ investi dans une production génère 2,5$ de profits pour l'économie locale. Sans compter les bénéfices touristiques que la région peut logiquement escompter… ».

L.L.


point de vue

"Nous voulons hisser Toulouse au rang de capitale du 7e Art"

Dans un entretien exclusif à « La Dépêche du Midi », Michael Moore, président de Raleigh, confirme l'intérêt des studios américains pour le projet de Francazal. Et il dévoile aussi ses ambitions : hisser Toulouse au rang de Paris en terme d'offre de services globale auprès de l'industrie cinématographique française et européenne.

Comment est né le projet d'installer des studios de cinéma sur la base aérienne de Francazal ?

C'est d'abord le projet de Bruno Granja. C'est lui qui, le premier, a imaginé la reconversion de cette ancienne zone militaire en site industriel dédié à l'industrie cinématographique. Il nous a contactés et a su nous convaincre.

En termes d'emplois, de diversification économique, de promotion internationale de la région notamment, les enjeux sont tels que certains peinent à croire à l'accomplissement de ce projet. Que répondez-vous pour lever les doutes ?

Vous avez raison. Il s'agit d'un projet important, à très forts enjeux, économiques en particulier. C'est la raison pour laquelle il doit être soutenu localement, par les secteurs et public et privé. Aux côtés de Bruno Granja, le patron de la société française qui exploitera le site, Raleigh consacre beaucoup d'énergie au dossier « Francazal ». Nous espérons vraiment que nos efforts seront couronnés de succès.

L'implication de vos studios dans une telle opération répond-elle à une logique de croissance de Raleigh en France et en Europe ?

Je tiens à préciser nos intentions et lever d'éventuels malentendus. Le premier bénéficiaire de ce projet, s'il se réalise, sera le 7e Art français. Les studios de Francazal sont davantage conçus pour soutenir votre cinéma - sans doute l'un des meilleurs au monde - que le développement économique et industriel de Raleigh.

En quoi Toulouse peut-elle représenter un site stratégique pour l'industrie cinématographique ?

Il y a d'abord l'opportunité offerte par le départ de l'armée de la base de Francazal à Cugnaux. Le foncier, la surface et les infrastructures libérés sont intéressants. Il y a ensuite la situation géographique de Toulouse, une porte ouverte sur l'Europe du Sud. Et puis, en dehors de toute logique stratégique, il y a simplement une question de feeling. Lorsque je suis venu visiter Toulouse en septembre dernier, je suis tombé amoureux de cette ville. C'est vraiment magnifique. Les gens sont charmants, la région est superbe. Si je dis à mon épouse « Viens, je t'amène à Toulouse », je sais que ses valises seront bouclées en cinq secondes.

Les studios Raleigh ont-ils prévu d'investir financièrement dans le projet, et à quelle hauteur ?

Désolé ! Certains pans du dossier sont frappés d'une close de confidentialité. L'élément financier en fait partie pour l'instant.

Quand voudriez-vous démarrer la construction des studios à Francazal ?

Le plus tôt possible, mais cette décision ne nous appartient pas. En revanche je peux vous dire ce que nous ferons si nous obtenons le feu vert : notre but est de créer ici les meilleures installations professionnelles pour permettre aux réalisateurs français et européens de travailler dans d'excellentes conditions. Nous possédons un incontestable savoir-faire que nous souhaitons mettre au service de votre cinéma.

Justement, quels genres de films pourraient être tournés à Francazal ?

Nous serons en mesure de répondre à l'ensemble de la demande : production de téléfilms, de productions et coproductions françaises et européennes. Je le répète : notre priorité, c'est un service de très haute qualité offert au cinéma français qui, incontestablement, le mérite.

La section cinéma de l'université de Toulouse pourrait s'installer sur le site de Francazal. Ce type de collaboration est important pour vous ?

Absolument. Chaque fois que nous le pouvons, nous travaillons avec des écoles et des universités.

Pensez-vous être suffisamment soutenu par les responsables politiques locaux et l'administration en Haute-Garonne ?

Bruno Granja qui est en contact permanent avec eux peut répondre mieux que moi à cette question. Ils m'ont paru très réceptifs, très intéressés lorsque je les ai rencontrés en septembre. Il est de toute façon évident que, sans eux, nous ne pourrons pas atteindre le but que nous nous sommes fixé.


Les réactions

Philippe Guérin > Maire de Cugnaux (Haute-Garonne). « Ce projet est extraordinaire car il se situe aux confins du rêve, de l'imaginaire, mais également du pragmatisme économique puisqu'il est porteur de richesses, d'emplois, de recettes fiscales pour la commune de Cugnaux. J'ai consulté le business plan présenté par les studios Raleigh. J'ai rarement vu un document aussi détaillé, une étude de faisabilité aussi complète et fouillée. « Depuis le début, je crois en ce dossier que j'ai vu évoluer au fil des mois. Aujourd'hui, je peux dire qu'il ne lui manque que la signature de l'État pour s'accomplir. Des solutions administratives existent qui offrent un cadre juridique sécurisé pour les deux parties. Je pense, en particulier, au principe de l'autorisation d'occupation temporaire (AOT) que j'encourage les services de la préfecture à examiner.

Martin Malvy > Président du conseil régional Midi-Pyrénées. « Les interlocuteurs m'ont paru décidés. Ils étaient en attente des conclusions d'une étude de marché dont je n'ai pas connaissance. Selon ce qui m'a été dit, ils envisageraient aujourd'hui de participer assez fortement à l'investissement. Si c'est exact, ce serait très bon signe pour la suite ».

Pierre Izard > Président du conseil général de la Haute-Garonne. « Jusqu'à présent, je n'ai pas été directement associé à ce dossier car le conseil général n'est pas un partenaire naturel de ce type de projet qui relève avant tout de l'initiative privée. Il n'en demeure pas moins que je reste attentif à son évolution et que je me tiens régulièrement informé grâce à mon collègue Christian Raynal, conseiller général et maire de Tournefeuille. Il apparaît aujourd'hui que la création de studios de cinéma sur la base de Francazal devient une affaire sérieuse. Je ne peux que m'en réjouir, puisque ce projet est porteur d'emplois et d'activités économiques. N'oublions pas, cependant, qu'il s'inscrit dans un processus global de reconversion industrielle de l'ancien site militaire. Au final, il nous appartiendra donc de répondre à trois questions majeures : comment allons-nous utiliser les 150 hectares de foncier libéré par l'armée ; comment les services de l'État envisagent-ils de répondre au projet d'implantation de studios de cinéma ; comment, enfin allons-nous organiser la cohabitation entre l'industrie cinématographique et les entreprises issues de la filière aéronautique qui veulent s'installer à Francazal ? J'espère être associé à la réflexion d'ensemble que nous avons le devoir d'engager ».

Henri-Michel Comet > Préfet de région. « Il s'agit d'un dossier sérieux, sur lequel travaillent ensembles les services de l'État et les porteurs du projet. Plusieurs réunions ont déjà été organisées. D'autres sont programmées ».

Pierre Cohen > Maire de Toulouse, président du Grand Toulouse. « Ce projet est intéressant, mais à deux conditions. Qu'il n'altère pas un projet économique global autour de l'aéronautique sur la base de Francazal, et qu'il soit économiquement viable. Si ces deux conditions sont réunies, alors il s'agira d'une très, très, très bonne idée qui apportera à la région de nouveaux débouchés économiques et de nouveaux emplois. Dans ce cas, nous serons tous derrière ».


"Une chance extraordinaire"

Natacha Laurent dirige ce qu'elle appelle humblement « L'autre cinémathèque », par respect hiérarchique pour celle de Paris. Depuis sa naissance en 1964, le temple toulousain dédié au cinéma et à son histoire joue dans la cour des grands, enrichit et cultive ses fonds qui recèlent de nombreux trésors, et contribue finalement à la renommée artistique de la Ville rose.

Pour cette spécialiste du cinéma soviétique en particulier et passionnée de cinéma en général, « le projet d'implantation de studios sur la base de Francazal est une affaire enthousiasmante. On nous promet un véritable pôle économique qui intégrera de nombreux métiers du cinéma. Pour tous les amoureux du 7e Art, pour notre territoire, c'est une chance extraordinaire », considère Natacha Laurent. « Songez qu'aux côtés de la Cinémathèque, de la section cinéma de notre université, Toulouse peut devenir une ville du « cinéma en train de se faire ». C'est un privilège rare qui doit logiquement renforcer la légitimité cinématographique de notre territoire », souligne Natacha Laurent, en évoquant « la formidable perspective qui se dessine ». La directrice de la Cinémathèque de Toulouse s'interroge toutefois sur le modèle économique des futurs studios de Francazal. « Raleigh n'est pas un producteur. Il commercialise des outils de travail au service de l'industrie cinématographique. Les seules questions qui valent touchent aux besoins des producteurs et réalisateurs qui seront les clients des studios. C'est aussi savoir quand, comment, et avec qui ce projet sera réalisé ».